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L'Hotel d'Avaray

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L'Hotel d'Avaray

Extraits de "L'HÔTEL D'AVARAY" par Sadi de Gorter

Table des matières

La mystérieuse aïeule

Paris connaît un hôtel des Ambassadeurs de Hollande, au coeur même du Marais, qui porte le numéro 47 de la rue Vielle-du-Temple. Classé monument historique en 1924, ce gracieux immeuble avait été construit au XVIle siècle à l'emplacement de l'hôtel de Rieux devant lequel fut assassiné en 1407 Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI, par les partisans du fougueux duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Quelques-uns des plus grands artistes du XVIle siècle français, animés par Pierre Cottart, architecte de Louis XIV, créèrent pour le compte de Jean-Baptiste Amelot, vicomte de Bisseuil, Maître des Requêtes, cette noble bâtisse, qui, de nos jours, dégagée par une opportune restauration de sa gangue vétuste, reste une des belles parures du vieux Paris. Mais qu'ont à voir les ambassadeurs de Hollande avec cet hôtel qui porte leur nom? A vrai dire, rien. L'hôtel Amelot de Bisseuil qui prête si impérativement son nom aux envoyés de ce pays n'a vraisemblablement hébergé aucun d'entre eux. Les Etats-Généraux ne disposaient pas à Paris d'un hôtel particulier; les ambassadeurs étaient des locataires de maisons meublées dispersées aux quatre coins de Paris. L'un d'eux, Gideon van Boetzelaer, seigneur de Langerak, vécut de 1614 à 1634 jouxte le Luxembourg. (...)

M. Van Riemsdijk, archiviste général du ministère néerlandais des Affaires étrangères, retrouva en 1905 l'adresse parisienne de la plupart des envoyés plénipotentiaires hollandais. C'est ainsi que Pierre de Groot, fils du célèbre Grotius, résida pendant deux ans rue de l'Université (1670-1672); un autre, Willem van Wassenaer, demeura de 1680 à 1689 au coin de la rue des Saints-Pères, dans la rue Taranne, aujourd'hui englobée dans le boulevard Saint-Germain. De 1689 à 1718, plusieurs envoyés extraordinaires séjournèrent à l'hôtel de la reine Marguerite, sis rue de Seine. Du fait de la guerre, la Hollande n'entretenait pas à Paris d'ambassadeurs ordinaires. Coenraedt van Heemskerck et Maurits van Nassau vécurent dans cette résidence luxueuse transformée en un mirifique hôtel meublé. Cornelis Hop avait son domicile au faubourg Saint-Honoré (1718 á 1725), Willem Borel qui lui succéda alla s'installer au bout du faubourg Saint-Germain, qui à l'époque s'arrêtait près de l'église de Saint-Germain-des-Prés, tandis que la résidence du successeur de cet ambassadeur éphémère fut reportée au milieu du même faubourg. Nous savons que ce nouvel envoyé plénipotentiaire avait d'abord loué un appartement dans un hôtel meublé où il payait un loyer de 425 francs par mois. Abraham van Hoey qui le remplaça près la Cour vécut rue Richelieu jusqu'en novembre 1743.

Or, c'est précisément à cette époque que l'hôtel de Bisseuil devient, dans un acte d'adjudication, l'hôtel de Hollande. Bien qu'aucun document ne fasse mention de la présence d'un ambassadeur hollandais dans cet hôtel de la rue Vieille-du-Temple qu'Amelot de Bisseuil avait fait construire au grand plaisir de La Bruyère qui dit de lui, croit-on, dans ses Caractères: "un bourgeois aime les bâtiments, il se fait bâtir un hôtel si beau si riche et si orné, qu'il est inhabitable", il faut tenter néanmoins d'excuser cette identité usurpée, pourtant conservée à travers les siècles, en dépit du fait que Beaumarchais devint locataire des lieux et y écrivit ses principales oeuvres dont son célèbre Mariage de Figaro. Etant donné qu'on ne connaît pas les noms de tous les locataires de l'hôtel à partir de la mort d'Amelot de Bisseuil (1688) jusqu'en 1737, c'est pendant cette période qu'il faut trouver la clef de l'énigme. Il semble bien que derrière cette belle porte ait vécu de 1720 à 1727 le chapelain de l'ambassade de Hollande, Marcus Guitton. S'il prêchait dans la maison de l'ambassadeur Cornelis Hop, il y a tout lieu de croire qu'il conviait à la célébration chez lui du culte réformé les Français qui, nombreux, ne pouvaient trouver place dans la petite chapelle du faubourg Saint-Honoré proche de la rue d'Anjou. Dans cette rue s'ouvrait le jardin de l'ambassade qui servait de cimetière pour les protestants. Une des pièces donnant sur le jardin faisait office de chapelle. Du fait de la révocation de l'Edit de Nantes, les chapelles des ambassades "protestantes" furent les seuls lieux où l'on tolérait l'exercice du culte. A l'ambassade de Hollande, les services étaient suivis par de nombreux fidèles français; Cornelis Hop faisait d'ailleurs célébrer le culte dans leur langue. Après la Paix d'Utrecht (1713) et surtout la mort de Louis XIV survenue deux ans plus tard, le chapelain Marcus Guitton célébrait jusqu'à trois services dominicaux dans cette pièce exigu. Les jours de semaine, les protestants français se rendaient rue Vieille-du-Temple.

Le va-et-vient quotidien d'une centaine de fidèles en ces lieux "dédiés à la Hollande" paraît bien être à l'origine de l'appellation nouvelle. Quelle qu'ait été en définitive la raison du changement d'identité de cette demeure, la troublante certitude n'en subsiste pas moins que la Maison des Ambassadeurs de Hollande a été, de la guerre de Cent Ans à la Révolution, intimement liée à l'histoire de France. (...)

Cinq arpents de terre

Le 25 octobre 1629 comparurent "par devant les notaires et garde nottes du Roy, notre Sire en son Chatelet de Paris", représentés par François Lemoyne, les prêtres et religieux profès de l'église et abbaye de Saint Germain des Prez les Paris "capitulairement assemblés au chapitre de la ditte abbaye, au son de la cloche, en la manière accoustumée" d'une part et "l'honorable homme Michel Lemire, maître jardinier, demeurant es faux bourgs Saint Germain des Prez ver le fossé de l'abbaye, paroisse Saint Sulpice", d'autre part, en vue de signer le contrat de cession à titre de rente annuelle et perpétuelle de cinq arpents de terre environ à l'emplacement d'un lieu dit "près la justice de Saint Germain". Sur cette pièce de terre, de très petit rapport, du fait qu'elle était sablonneuse et caillouteuse, Michel Lemire désirait construire quelque logement et entendait transformer en jardins les arpents qui ne lui seraient pas utiles.

Tenant d'une part aux propriétés d'Antoine Le Riche, maître-orfèvre, bourgeois de Paris, et Bertin Fierabras, maçon, de l'autre aux terres de l'abbaye de Saint-Germain, la limite septentrionale de l'acquisition était formée par la rue de Grenelle, chaussée empierrée de bon roulage. L'acquéreur construisit une fort modeste demeure au beau milieu de cette terre inculte et transforma le reste du terrain en un assez coquet jardin. L'endroit était très campagne encore et devait ressembler quelque peu à certains coins de la banlieue parisienne d'aujourd'hui.

Les descendants de Michel Lemire vendirent le terrain moins d'un siècle plus tard, pour la somme de 31.200 livres. Ce fut le 23 août 1718 que l'architecte Jean-Baptiste Le Roux chargé de construire à cet endroit pour le compte de Claude Théophile de Bésiade, marquis d'Avaray, une somptueuse résidence, se rendit acquéreur des six cent soixante toises et quatre pieds de terre qui provenaient de l'héritage du maître jardinier Lemire, dont les actes notariaux successifs avaient fait un Lemior.

En moins de cent ans, le terrain sablonneux était devenu un marais ou une certaine Marguerite de Bray, veuve d'un sieur Louis Regnoux, cultivait des légumes et quelques primeurs. La modeste habitation que l'aïeul Lemire y avait construite aux environs de 1635 avec beaucoup de soins n'était plus désignée dans l'acte de vente que sous le nom de "Petit édifice". L'esprit du XVIIe siècle soufflait aussi dans les études de notaire.

La terre, à présent, est entourée d'un mur d'enclos. Le notaire Bapteste constate dans le contrat d'acquisition que celui donnant sur la rue de Grenelle est en péril imminent. Derrière ce mur menaçant ruine, le maître maçon Bossery, sous la direction éclairée de l'architecte Le Roux, allait construire trois ans plus tard le bel hôtel que les descendants en ligne directe des Avaray cédèrent en 1920 au gouvernement des Pays-Bas. (...)

L'architecte Le Roux

JEAN BAPTISTE LE ROUX, architecte bourgeois de Paris, naquit en l'an 1677, au moment où le Roi Soleil allait "dicter ses lois à l'Europe assemblée au Congrès de Nimègue", à une heure où la fièvre de construction secouait le royaume, et en particulier Paris et Versailles. Bâtir à Versailles, note Lavisse dans son Histoire de France, devint une façon de faire sa cour.

Elève d'Orbay, lui-même élève de Le Vau, Le Roux dans sa prime jeunesse se place ainsi sous le signe de travaux passionnés. Son maître avait débuté dans la fonction d'architecte par la construction de l'église du collège des Quatre-Nations, devenu l'Institut, dont la prestigieuse coupole enchéssée dans des bâtiments en quart de cercle domine, par delá les frontons sombres, la mouvante diversité de la rive gauche de la Seine. Cet endroit devait être le lieu de prédilection du jeune Jean-Baptiste.

François d'Orbay mort, l'inexpérimenté Le Roux se trouve jeté en pleine querelle des partisans et adversaires du retour aux traditions classiques. Peu doctrinaire dans son art, Le Roux penche vers le nouveau style en matière de décoration, mais dans les valeurs architectoniques qu'il entend développer, il se rattache á l'esprit des Quatre Grands de l'époque, c'est-á-dire Gabriel, Boffrand, Robert de Cotte et Blondel.

Cet homme prudent et généralement bien avisé est âgé de plus de quarante ans lorsque le marquis d'Avaray le charge de bâtir son hôtel. Admis depuis peu à l'académie royale d'architecture (1720), J. B. Le Roux n'est donc pas un inconnu pour Claude Théophile de Bésiade.

A l'échelle des petits bâtisseurs, il jouit d'une solide réputation de bon ouvrier; nullement à genoux devant l'art de Louis XIV, avec sa pompe et sa solennité, il préconise des volumes moins rigides et entend défendre un assouplissement de la matière.

Outre l'hôtel d'Avaray, Le Roux construisit d'ailleurs de fort belles demeures, entre autres l'hôtel de Villeroy, 78 rue de Varenne, commencé en 1724 et dont l'admirable façade sur jardin est une heureuse réplique de l'hôtel de la rue de Grenelle. Sous un même fronton triangulaire s'étalent cependant deux façades différentes - l'avant corps central étant représentatif d'une facture plus robuste dans l'hôtel construit en second lieu - mais les préoccupations de l'artiste dans le domaine de la recherche esthétique s'y retrouvent majestueusement semblables, comme dans les autres oeuvres qu'on lui doit ou qu'on lui attribue. L'hôtel de Villeroy, dont les lignes harmonieuses sont aujourd'hui cachées par les façades robustes du ministère de l'Agriculture, offrait jadis un air de parenté avec l'hôtel de Rohan-Chabot - remplacé en 1888 par la cité Vaneau - une des constructions dont Le Roux semble avoir été le plus satisfait. La postérité, en sacrifiant cet hôtel, n'a heureusement pas interrompu le songe de pierre de cet architecte, bien que la disparition ou la mutilation de l'hôtel de Montbazon, rue de l'Université, de l'hôtel de Serre de Rieux, ancienne place St Michel, et de l'hôtel d'Anne Pinon, rue de la Culture-Ste-Catherine, aient lourdement hypothéqué l'héritage architectural de Le Roux.

Mais on retrouve encore son toucher dans l'imposant hôtel de Roquelaure, 246, boulevard Saint-Germain, qui, commence par Lassurance en 1722, fut achevé par lui pour le compte du maréchal de Roquelaure. Ce bâtiment, affecté depuis plus d'un siècle au ministère des Travaux publics, a gardé une bonne partie de sa décoration d'époque. Georges Pillement, dans sa description des hôtels du faubourg Saint-Germain, note au sujet des travaux d'intérieur de Le Roux: "On remarquera particulièrement le petit salon rouge, un grand salon aux panneaux ornés de corbeilles de fleurs, un salon à lambris brodés et, surtout, un petit boudoir qui est une des oeuvres les plus exquises de ce décorateur. Enfin, l'antichambre avec ses pilastres et ses trophées, est d'un style excellent. S'échelonnant sur une dizaine d'années, cette décoration permet de suivre l'évolution du goût de l'artiste, qui passe du style Régence au style Louis XV".

Cette évolution, nulle part elle ne semble avoir été mieux perceptible que dans les décorations faites par Jean-Baptiste Le Roux á l'hôtel de Villars, construit par Lelion, devenu en 1865 la mairie du Vlle arrondissement, dont Champeaux dit: "Le Roux avait été chargé de disposer une galerie longue de soixante-douze pieds et haute de vingt-quatre s'étendant sur le jardin. C'était son travail le plus important et la galerie passait pour être la plus belle de Paris ... ". Cette célèbre galerie de Le Roux a disparu et on ne sait, dit Pillement, si elle a été détruite ou gardée par un ancien propriétaire.

Le Roux est, à vrai dire, un spécialiste du style faubourg SaintGermain. On lui doit en effet encore l'hôtel du marquis de Gamaches, 5 rue de l'Université, la transformation de l'hôtel de laTour-Maubourg, 59 rue de Varenne, et la décoration des hôtels de Maisons, 51 rue de Varenne, et de Brissac, 116 rue de Grenelle.

L'oeuvre multiple mais désormais tronquée de ce beau représentant de l'architecture du début du XVIlle siècle continue heureusement à vivre dans la belle masse de pierre de l'hôtel d'Avaray, amputé lui même d'ailleurs de sa décoration intérieure primitive.

Au lieu dit "Près la justice Saint-Germain"

Ce n'est pas par hasard que Claude Théophile de Bésiade confia à Le Roux la mission de bâtir sa demeure en cet endroit. Depuis 1702, Paris avait, par décret, été divisé en vingt quartiers, abritant au total six cent mille habitants. La nouvelle division administrative, patronnée par le lieutenant de police d'Argenson, ne correspond guère à celle des vingt arrondissements du Paris d'aujourd'hui. La rive gauche comprenait en ce temps cinq quartiers, dont celui de Saint-Germain-des-Prés qui, précisément, était le vingtième et dernier. Cet endroit de la capitale, écrit René Héron de Villefosse dans "Construction de Paris", est à l'époque en pleine effervescence et connaît des transformations presque quotidiennes. Il y a déjá 52 rues, 1215 maisons et 393 lanternes. A l'entrée de la plaine de Grenelle, Louis XIV décide d'édifier l'hôtel de Mars, "que la tradition appellera l'hôtel des Invalides", et cet ensemble architectural unique est la véritable apothéose de pierre du Grand Siècle. Entre le dôme tout reluisant neuf et l'estimable abbaye de Saint-Germain, le faubourg se couvre d'hôtels et de demeures seigneuriales. L'ombre de jules Hardouin-Mansart continue à planer sur les travaux des petits maîtres à bâtir qui vont donner, après la mort de Louis XIV, leur caractère architectural si particulier aux deux faubourgs à la mode: Saint-Germain et Saint-Honoré. Ce n'est pas vers le Marais, dit encore Héron de Villefosse, que les amateurs, les enrichis et les courtisans revenus de Versailles après la disparition du Roi Soleil tournent leurs regards, mais vers ces deux faubourgs, véritables rivaux de vitesse de chaque côté de la Seine en matière de construction, "très nettement séparés, non seulement par le fleuve, mais par leur condition, récente à droite, antique à gauche".

C'est donc "à gauche" que s'installeront Claude Théophile de Bésiade, d'abord chevalier seigneur puis marquis d'Avaray, descendant d'une vieille famille béarnaise de bonne noblesse d'épée, et son épouse, née Catherine Angélique Foucault.

Jean-Baptiste Le Roux prend en mains la direction des travaux confiés au maître-maçon Bossery pour la somme de 75.000 livres. Lui-même touchera des honoraires de l'ordre de 6.000 livres, montant fort modeste, qui ne représente pas 4 % du coût total des travaux, mais relativement élevé si l'on songe que plus de vingt ans plus tard Le Roux n'obtient que 1.200 livres pour l'exécution des plans d'un réservoir d'eau commandé par la ville de Lyon.

Le budget de construction de l'hôtel d'Avaray a pu être reconstitué grâce aux recherches effectuées en 1866 par le comte Audéric de Moustier, époux d'Antonie d'Avaray. Les sommes payées aux divers ouvriers, dont le montant a été relevé, sont les suivantes:

Maçon 75.000 livres
Charpentier --
Menuisier 20.000 livres
Serrurier 18.000 livres
Couvreur 5.000  livres
Miroitier 8.500 livres
Sculpteur 5.000 livres
Vitrier, Marbrier --
Plombier, Paveur --
Architecte 6.000 livres
total 137.500 livres

En comblant les lacunes - au prorata des prix en vigueur - avec la somme de 25.500 livres et en ajoutant le prix du terrain, soit 31.000 livres on obtient un montant global de 194.000 livres.

Les travaux durèrent environ deux ans. Dans ses grandes lignes, l'hôtel n'a pas subi extérieurement de modifications sensibles. L'intérieur, par contre, a évolué comme évolue toute chose, même lorsqu'elle est faite de pierre.

Les Bésiade d'Avaray et leur Hôtel

Les Bésiade sont originaires du Béarn. Dès le Xlle siècle, la famille est connue; la filiation suivie remonte à Amamieu de Bésiade auquel Louis X, peu avant qu'il devint roi de France - et fit, accessoirement, étrangler sa femme, Marguerite de Bourgogne - accorda, le 5 janvier 1314, "une donation de trente livres tournoi en récompense de ses services militaires".

Au début du XVIle siècle, le nom d'Avaray, emprunté à une petite seigneurie de l'Orléanais, fut joint à celui de Bésiade. Les membres de cette famille comptèrent parmi les plus chauds partisans d'Henri IV, et l'un d'entre eux, premier marquis d'Avaray, fut grand bailli d'épée d'Orléans, fonction désormais héréditaire de la famille.

Ce fut Claude Théophile de Bésiade, chevalier seigneur, puis second marquis d'Avaray, qui fit construire la demeure de la rue de Grenelle. Né en 1655, lieutenant-général et chevalier des ordres, le marquis fit les guerres de Hollande et d'Espagne. Il commandait en 1707 l'aile gauche de l'armée du maréchal de Berwick à la bataille d'Almanza, et la victoire qui assura le trône d'Espagne á Philippe V, petit-fils de Louis XIV, lui fut due en grande partie.

Cette belle carrière militaire ne fut point récompensé du béton de maréchal "auquel, dit Saint Simon, il avait des prétentions et peut-être des droits", mais il fut nommé gouverneur de Flandre et du Hainaut, ce qui explique sans doute la présence dans la plupart des pièces de son hôtel, achevé vers 1723, de lourdes tapisseries de Bruxelles. Celles-ci représentaient les saisons, les mois de l'année et, chose courante à l'époque, des sujets empruntés à la mythologie. Ce furent des tisserands de Flandre qui lui fournirent également les tentures des fenêtres et la garniture des sièges en damas cramoisi.

A peine installé, le marquis - sans doute absorbé par son gouvernement - loue l'hôtel d'Avaray à Horace Walpole, ambassadeur d'Angleterre en France de 1724 à 1727. Moins célèbre que son frère Robert, premier ministre, que son neveu Horace, littérateur, et que son fils, galant ami de la marquise du Deffand - cette vive intelligence du XVIlle siècle dont la correspondance avec Voltaire, la duchesse de Choiseul et Walpole reste un des plus beaux écrits de l'époque, tant par les jugements que par le style - Walpole fit connaître, avant les Avaray eux-mêmes, grâce à ses brillantes réceptions, le goût très sûr qui avait présidé à l'installation du nouvel hôtel du faubourg Saint Germain. Par une de ces curieuses rencontres de l'Histoire, ce premier locataire de l'hôtel d'Avaray avait été ambassadeur en Hollande avant que l'Angleterre ne décidait de le nommer en France.

En 1727, le marquis et la marquise d'Avaray s'installent définitivement à l'hôtel avec trois de leurs quatre enfants. La marquise y meurt l'année suivante à l'âge de cinquante-cinq ans. Son fils aîné, Jean Théophile, succombe en Italie en 1735 à l'âge de trente-neuf ans des suites de blessures reçues à la bataille de Guastella à laquelle il avait pris part comme brigadier d'infanterie.

Vers la fin de 1742, la femme de son fils cadet, Charles Théophile, meurt au camp devant Cambrai où elle avait été rendre visite á son mari. Elle avait à peine trente ans. En 1745, le vieux marquis disparaît à son tour; il venait d'atteindre l'âge respectable de quatre-vingt-dix ans. Un portrait du marquis, peint par Rigaud en 1716, figurait à la place d'honneur dans les salons de la rue de Grenelle jusqu'au début de la guerre de 1914. Le peintre dans son "Livre de Raison" avait noté: "M. le marquis d'Avaré, lieutenant-général, ambassadeur en Suisse, habillement répété: 300 livres". Patrice Boussel révèle à ce propos que cette formule "habillement répété" indique que le peintre Hyacinthe Rigaud, ayant consenti un prix modique, avait fait copier par un de ses élèves un ancien portrait. Le tête seule était de la main de Rigaud. Un nommé Laperraye, pour avoir "habillé" le buste d'Avaray toucha la modique somme de 12 livres.

L'hôtel que Claude Théophile avait créé demeura indivis entre Charles, désormais marquis d'Avaray, et sa soeur aînée, Mme d'Aubercourt. La petite vérole contractée à Anvers où il faisait partie de l'armée des Flandres avec le grade de maréchal des camps et armées du Roi, emporta le marquis le 30 mai 1746. Il laissait deux fils de dix et six ans. Jusqu'en 1776, l'indivision entre la tante et le cadet des enfants, Claude Antoine (le frère aîné, colonel des Grenadiers étant mort á 21 ans), se poursuivit. Mme d'Aubercourt étant morte sans avoir eu d'enfant, le marquis d'Avaray entra en 1776 en pleine jouissance de l'hôtel.

Quatrième marquis d'Avaray, Claude Antoine de Bésiade (1740-1829) eut un destin particulièrement tourmenté. Homme d'épée comme ses ancêtres, il était capitaine de cavalerie pendant la guerre de Sept Ans. Blessé à Minden, maréchal de camp en 1781, il fut envoyé par la noblesse orléanaise à l'Assemblée Constituante. Hostile aux idées nouvelles, siégeant à la droite des Etats-Généraux, il eut son heure de célébrité. Lorsque fut présentée au vote de l'Assemblée la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, d'Avaray, très maître de lui, se leva et présenta à ses collègues une déclaration des Devoirs de l'homme et du citoyen, en vue de faire suite à la première.

Une hostilité si marquée au nouveau régime était partagée par sa famille. Fin 1791, ses trois fils et ses deux gendres émigrèrent. Mais à l'encontre des nombreux artistocrates qui, tout en ayant fait des avances au nouveau régime tombaient victimes de la Terreur, l'irréductible marquis d'Avaray lui échappa. Il ne fut arrêté avec sa femme, née Mailly-Nesle que vers la fin de la Terreur - exactement le 17 frimaire de l'an II - et il fut sauvé par le 9 thermidor.

L'hôtel d'Avaray, devenu propriété nationale, figure au sommier établi par la Révolution, sous le numéro 371 avec la mention suivante: A Bésiade d'Avaray, père d'émigrés: valeur 45.000 livres, estimée 2.500 livres par la dotation faite à divers.

Confiné pendant plus de six ans sous l'Empire dans son château d'Avaray, par mesure de haute police, le marquis se tint à l'écart des affaires publiques jusqu'à la chute de Napoléon.

Pendant plus de vingt ans l'hôtel de la rue de Grenelle était resté à peu près constamment inhabité. Dans les années qui suivirent 1814, il fut l'objet de restaurations multiples qui, par la grâce du mauvais goût de l'époque, enlevèrent à la plupart des pièces leur style primitif et les privèrent de surcroît de leurs belles tapisseries de Bruxelles.

Le marquis qui avait été accueilli par Louis XVIII, encore en Angleterre, avec une faveur marquée se vit accorder le titre de duc en 1817. En réalité l'aîné de ses fils, Antoine Louis François (1759-1811) avait reçu avant lui ce titre élevé. Maître de la garde-robe de Monsieur, le jeune d'Avaray parvint à organiser et mener à bonne fin l'évasion du Luxembourg du frère du roi. Dans l'exil commun, la reconnaissance du prince ne se démentit pas. Ayant pris le titre de roi, Louis XVIII nomma d'Avaray capitaine de ses gardes et lui accorda la singulière faveur de placer dans les armes de sa famille l'écusson des lis de France ainsi que la flatteuse devise: VICIT ITER DURUM PIETAS.

Celui que le roi appelait "son cher d'Avaray" aida son maître à sortir de Vérone et à rattacher aux princes l'armée de Condé campée sur la rive droite du Rhin. Ayant opéré l'union des royalistes, d'Avaray négocia la libération de la fille de Louis XVI et obtint l'assentiment des Puissances à son mariage avec le duc d'Angoulême, son cousin. Le jour de cette union, Louis XVIII érigea en sa faveur le comté de l'Isle Jourdain en duché - pairie, sous le nom d'Avaray. Antoine fut ainsi en 1799 le premier duc de la célèbre lignée des Bésiade. Il mourut à Madère le 4 juin 1811, sa santé ayant gravement souffert du climat londonien. Fidèle à son souvenir, Louis XVIII ramena, dès qu'il en eut le pouvoir, ses cendres en France et reporta sur son père, ainsi que l'on sait, le titre ducal. Le frère puiné, Armand Louis Théophile, passé à l'armée des Princes, ayant été fusillé en 1795 après l'affaire de Quibéron, l'hôtel d'Avaray devint la propriété du troisième frère Joseph Théophile Parfait (1770-1859) lieutenant-général sous la Restauration, qui y vécut jusqu'à sa mort.

A partir de cette époque, les héritiers en ligne directe se partagent les appartements de l'hôtel qui subit de profondes retouches. La cage du grand escalier d'honneur voit disparaître les dernières traces de ses décorations, jadis si brillantes, et est ornée de panneaux figurés. L'appartement situé dans l'aile et dans la partie entre rue et cour est remanié de fond en comble.

Une spacieuse salle à manger est construite à l'emplacement d'une petite cour intérieure qui prenait naissance sous l'aile unique du bâtiment. Ainsi fut-il possible de diviser l'immeuble en appartements distincts jouissant chacun d'une entière autonomie.

En fait, dès 1825, le premier étage au fond de l'hôtel avait été successivement loué à de nombreux locataires, parmi lesquels figurent les ducs de Caraman et de Vallombroza.

Parmi les autres locataires d'un ou de plusieurs autres appartements de l'hôtel on note, au siècle dernier, la marquise de Courtomer, le marquis Durazzo, le comte Audéric de Moustier,époux d'Antonie d'Avaray, fille d'Edouard, duc d'Avaray (1802-1859). A la mort de ce dernier, le rez-de-chaussée de l'hôtel est également loué successivement à la comtesse de Choiseul d'Aillecourt et à M. Foucher-Lepelletier, député de la Seine.

A cette époque, le rez-de-chaussée, le premier et le second étages de l'hôtel étaient installés en appartements indépendants. Madame de Mercy Argenteau, princesse de Montglyon, note dans un livre de mémoires que la maison la terrifiait, qu'elle fuyait aussi souvent que possible ce lieu qui lui enlevait joie et jeunesse par sa nudité et sa désolation.

Le 31 octobre 1894, décédait au château de Mareil l'unique propriétaire de l'hôtel de la rue de Grenelle, Jules Victor Camille de Bésiade, duc d'Avaray. L'immeuble fut vendu par ses deux fils au gouvernement des Pays-Bas par un acte en date du 1er avril 1920.

Pendant deux siècles, le vieux logis était donc resté aux mains d'une même famille et cette particularité, qui n'a peut-être pas été suffisante pour maintenir intégralement la remarquable disposition des lieux du début du XVIlle, a cependant permis de garder intacts les hauts portails, le fronton élégant et d'une manière générale la ferme et simple architecture de cette belle demeure historique.

Résurrection de la vieille demeure

Lorsque le consulat des Pays-Bas descendit d'un second étage de la rue Boissière vers la plaine de Grenelle, au lendemain de la première guerre mondiale, le vieil immeuble construit par Le Roux portait, bien que glorieusement, les rides de son âge. L'intérieur de l'hôtel avait perdu sa grâce et, pour réparer des ans l'irréparable outrage, il fallut innover, moderniser, tout en recourant aux sources du XVIlle siècle pour disposer, dans le fond de la maison, autour d'un escalier monumental de fort généreuse volée, l'ordonnance des pièces de réception, que M.J.Loudon, ministre des Pays-Bas en France, qui fut entre les deux guerres mondiales non seulement le vigilant chef de poste mais encore le serviteur de la légation des Pays-Bas à Paris, allait habiller et habiter avec éclat.

Avant lui, le chevalier de Stuers était domicilié avenue Kléber où il avait établi également le siège de la légation qui fut, immédiatement après la guerre de 1914-1918, transféré provisoirement dans un appartement de l'avenue Victor-Hugo où M. Loudon s'était installé.

Parure des jours heureux, la rampe forgée règne toujours sur l'escalier d'honneur du grand vestibule où elle retient ses délicats motifs dans une prison artisanale très stricte, chaque motif représentant la cellule autonome qui ne "progresse" pas, comme il en va généralement, dans une direction déterminée, mais s'élève lentement pour s'évaser en garde-fou demi-circulaire du balcon du premier étage. De la voûte descend, suspendue à sa chaîne, une jolie lanterne Louis XV en bronze. Sur la masse blanche des murs nus se détachent dans le même style, deux appliques également en bronze.

La sévérité de ce blanc vestibule est accusée encore par des dalles blanches et noires étendues au pied de l'escalier et qui se perdent de chaque côté de celui-ci devant une porte dérobée. Si les motifs noir et or de la rampe rappellent toujours l'habile et artistique apport du maître-ferronnier du XVIlle siècle, ils constituent le seul témoignage, pour ainsi dire, tactile, du travail d'artisan effectué dans la demeure à l'époque de sa construction. Tous les autres apports décoratifs d'origine sont d'ordre architectural et mettent d'ailleurs admirablement en valeur le "sens plastique" qu'avait eu Jean-Baptiste Le Roux.

Situé entre l'hôtel de Beauffremont et l'hôtel de Curel, l'hôtel d'Avaray connut donc à partir de 1920 une seconde jeunesse. En quittant le vestibule par la double porte de gauche qui donne sur la bibliothèque, l'on peut prendre toutes les pièces de réception en enfilade pour aboutir à la spacieuse salle à manger dont les fenêtres donnent sur la cour intérieure. Ce rapide itinéraire permet au visiteur de vérifier les intentions de l'architecte qui, faute d'espace sur rue, traça son plan de telle sorte qu'il fut possible de construire, de façon inaccoutumée, au fond de la grande cour, une aile en retour d'équerre, plutôt que de s'ingénier à faire tenir le corps du bâtiment entre les deux saillants classiques.

Ces pièces que nous allons parcourir portent l'estampille des nouveaux propriétaires. Rien, en effet, ne subsistait de la glorieuse époque où Walpole y recevait la société parisienne, gens de cour, de robe et de plume.

Des cloisons improvisées furent abattues, des staffs sans originalité furent éloignés, l'écurie, elle-même installation de fortune, disparut. Le nouvel aménagement permit de ressusciter un intérieur en léthargie depuis un siècle, de lui restituer une âme, de lui donner en somme, pour citer le beau mot de Marthe Gagne, chargée des conférences de l'Ecole du Louvre dans les Musées nationaux, "le charme tout nouveau d'une intimité vivante".

Grâce à la compétence des restaurateurs et au goût qui préside à ces travaux, l'Hôtel d'Avaray est aujourd'hui l'une des rares demeures officielles où les splendeurs d'un fastueux passé ont pu être coulées dans le moule d'un classicisme harmonieux et j'aimerais ajouter tonifiant parce qu'il donne de la chaleur spontanée à un intérieur véritablement habitable, qui vit de sa vie propre et ne ressortit en rien à la vie si peu humaine des musées.

Résidence officielle

En quittant le clair vestibule par la porte latérale, face à l'escalier d'honneur, les boiseries en chêne de la bibliothèque reposent immédiatement le regard. De style Louis XIV, ce revêtement de bois sans vaine ornementation abrite, au devant de la porte d'entrée, la bibliothèque proprement dite et fait place, au milieu du même mur, à une fort belle cheminée en chêne sculpté de même style. Le lustre d'époque comme les appliques en cuivre jettent une note gaie dans cet ensemble grave. De larges fenêtres donnant sur la cour intérieure et une vaste baie ouvrant sur le jardin renvoient la lumière vers un intéressant parquet en chêne de Versailles disposé par panneaux.

Ensemble grave donc, mais non solennel car il est pourvu d'objets personnels et de tableaux anciens et vivifié par ces riens quotidiens qui donnent une alerte présence à l'élément un peu figé d'un décor de boiseries cirées.

En cette pièce spacieuse, les ambassadeurs reçoivent les visiteurs, dont le regard finira par se perdre plusieurs fois dans le feuillage des sycomores qui dominent le jardin, ce coin de nature si gracieusement entretenu à l'abri des hauts murs environnants.

En entrant dans le petit salon Louis XVI on ne peut être que frappé par l'aimable clarté du lieu. Ouvert sur le jardin comme le grand salon qui lui fait suite, la pièce constitue un ensemble homogène. La permanence de la décoration murale réside tout d'abord en quatre dessus de porte en camaïeu sur le thème de la musique et de la peinture. Le petit salon se prête admirablement à l'optimisme, jusqu'à la cheminée Louis XVI en marbre blanc à laquelle on s'accoude qui, dans sa simplicité de lignes et de volume, tend à créer l'ambiance. Des lambris de bois appliqués sur plâtre ornent les murs blancs où sont accrochés quelques tableaux de juste réputation. Dans le grand salon l'atmosphère est autre, à la fois, comme il sied, plus ample, et plus majestueuse. Bien qu'elle ne recèle plus rien de sa décoration d'époque, cette pièce est vraisemblablement celle où l'architecte Le Roux aurait retrouvé jusqu'à ses plus secrètes intentions. Sa démarche esthétique passant du Louis XIV à la Régence est ici préservée avec bonheur comme si par une malicieuse leçon d'histoire on avait choisi de caractériser l'esprit du talentueux architecte et décorateur.

En s'avançant sur un parquet de Versailles aux bois entrelacés dans des bandes disposées en panneaux symétriques vers la cheminée en marbre du Languedoc, la lumière du jardin éclaire la gracile peinture verte des boiseries à motifs dorés qui forment le cadre de ce salon. D'époque Régence, ces boiseries proviennent d'une maison détruite lors du percement du boulevard Raspail et, avec la fine dorure de leurs bas reliefs, elles sont l'éloquent témoignage d'un siècle voué à cette noble matière.

Ici aussi, quatre dessus de portes agrémentent les coins du salon. Ils représentent des scènes de jardin et sont traités avec bonne humeur. Attribuées à Boucher, ces peintures attestent le sens de l'équilibre subjectif en honneur au XVIlle siècle. Elles forment comme le complément indispensable, dans l'espace qui leur est réservé, des tapisseries d'époque Louis XIV disposées au mur frontal du salon, lointain écho, par la fête champêtre et la fort belle scène de chasse qu'elles représentent, des lourdes tapisseries que Claude Théophile de Bésiade marquis d'Avaray y avait jadis suspendues.

Le mobilier ancien et les oeuvres d'art qui complètent le salon s'harmonisent judicieusement avec cet aménagement d'une réelle grandeur, où s'affirment la mesure et la compétence. On quitte le grand salon par une petite galerie à toit vitré. Cette verrière est le dernier vestige de la cour intérieure qui y avait été tracée il y a deux siècles. L'actuelle galerie est un petit hall d'accès à la salle à manger construite à l'emplacement des anciennes écuries. Les fenêtres s'ouvrent sur la grande cour intérieure à l'extrémité du haut mur mitoyen tapissé de lierre. Cette masse verte tachetée de tons roux fait pendant aux remarquables tapisseries qui décorent la pièce. Disposées entre des pilastres d'une heureuse simplicité, ces tapisseries anciennes proviennent de la famille de M. Loudon. Représentant des sous-bois et un jardin à la française, les trois pièces sont remarquablement conservées. Les taches rouges de fleurs et d'oiseaux exaltent la poésie des tissus où la clarté beige d'un ciel chargé de nuages éclaire les motifs bleus-verts tantôt tendres, tantôt appuyés mais très homogènes de facture et d'exécution. Les quatre dessus de porte sont, dans cette salle aussi, assez intéressants, en particulier les deux tableaux peints en hauteur. Une cheminée Régence en marbre de Sainte-Anne, ainsi qu'un trumeau de bois sculpté avec glace surmontée d'un camaïeu représentant la trinité de l'enfant, de l'amour et du forgeron, complètent le décor de cette merveilleuse salle à manger dont les proportions, malgré sa création récente, font honneur à la structure architecturale de l'hôtel tout entier. L'histoire des chambres d'habitation du premier et du second étage appartient à la vie de famille des ambassadeurs des Pays-Bas à Paris. Les appartements privés ne recèlent à notre connaissance aucun décor artistique immuable; tout au plus connaissent-ils la marque imprégnée par ses habitants successifs et actuels, ce qui est encore la meilleure façon de rendre vivante, de doter d'une âme, la pierre qui connaît l'épreuve du temps.

Un jardin néerlandais de Paris

Au printemps, le coin de terre néerlandaise qui s'étend en rectangle derrière l'ambassade se couvre de tulipes. Certes, l'image ainsi offerte ne ressemble en rien à ces étendues multicolores qui flamboient entre Haarlem et Leyde. Mais on n'oserait pas parler non plus d'échantillonnage quand on comtemple, ravi, l'encadrement des pelouses centrales où la tulipe, ordonnée, droite, revendiquant de toute sa hauteur sa nationalité propre, s'épanouit avec cette grâce ornementale, hélas fugace, qui a fait d'elle le commis-voyageur de la floriculture.

Ainsi rajeuni par les vives couleurs des tulipes, le jardin resplendit d'un authentique printemps. Mais son âge caché est de toutes les saisons et la permanence même de sa ronde pelouse centrale, où l'on aperçoit une sphère solaire en fer forgé doré, flanquée de deux pelouses ciselées, celles, précisément, encadrées de tulipes, du plus heureux effet décoratif, atteste le soin apporté à cette échappée sur la nature au coeur du Vlle arrondissement.

Des bancs de pierre se trouvent dans les taches d'ombre des sycomores. Au fond du jardin, contre le vaste mur recouvert de lierre, une fontaine du XVIlle siècle occupe un instant l'attention. Un jeune garçon chevauche un triton dont il tient la gueule ouverte. On retient le joli mouvement du bras et de l'épaule de l'enfant, son sourire énigmatique. Les allées de gravier crissent sous le pas; tout invite ici à la méditation, mais le regard du flâneur est irrésistiblement attiré vers la façade sud de l'hôtel d'Avaray baignée de lumière. Un prétexte, en somme, que ce jardin destiné à fournir le recul nécessaire pour l'examen du plus beau fleuron de l'ambassade des Pays-Bas. Un prétexte, mais également un havre de fraîcheur au milieu d'un quartier de Paris qui connaît lui aussi la trépidante activité de la vie d'aujourd'hui. C'est avec un sourire amusé qu'on lit sous la plume de la princesse de Montglyon que ce jardin est terne et de triste aspect. Je frémis en y pensant, ajoutait-elle. C'est là le seul témoignage qui nous reste de ce que fut ce jardin dans les années 1880. Moins d'un demi-siècle plus tard, rajeuni, rénové, débroussaillé, il était devenu le charmant complément d'une maison non moins agréable, que la princesse, jadis, avait fini par détester comme une prison.

Une oeuvre d'architecture

Si les fastueux appartements de l'hôtel ont subi la loi des nouveaux maîtres quant au goût qui a présidé à leur agencement - un goût de stylistes en matière de mobilier, de cuivres, de porcelaines, de faïences et de tableaux -ce témoignage porte le cachet d'affinités personnelles autant néerlandaises que françaises. Par contre, la marque indélébile de l'architecte imprègne toujours fidèlement l'extérieur de l'hôtel et c'est par sa description - contrairement à l'usage - que nous terminerons cette monographie.

L'écrivain Jean des Brosses disait de cette maison: "Voici un hôtel de belle allure, aux lignes sobres, aux proportions heureuses, une de ces demeures de haute distinction et de grâce à la fois, tels que notre dix-huitième en détint l'harmonieux secret, et dont l'histoire est, à l'envi noble, glorieuse et simple aussi".

Construit, à la mode du temps, entre cour et jardin derrière de hauts portails, l'hôtel d'Avaray, comme il en allait toujours, offre du côté du jardin ses traits les plus fins. La façade "intime" est de loin la plus belle et la pierre grise, patinée de-ci de-là de tons jaunes, voire dorés, rehausse l'éclat, accentue l'expression des lignes et du volume d'une grande simplicité.

Un fronton triangulaire parfait où, côte á côte, les lettres B.A. rappellent en un beau relief le nom glorieux des premiers maîtres, domine l'avant corps central à trois fenêtres par étage. Un gracieux balcon forgé nuancé de notes d'or, suspend sa dentelle de ferronnerie au premier étage. Une jolie coquille de pierre, répétée sous chaque fenêtre témoigne avec discrétion de classiques préoccupations esthétiques. Au rez-de-chaussée, les fenêtres droites sont aimablement arrondies dans leur partie supérieure, celles des étages, par contre, se terminent en une ligne à peine moulée. La plastique architecturale de Le Roux puise en somme sa force dans la disposition de la pierre et la répartition des valeurs élémentaires sur la surface totale de la façade. C'est le secret du classicisme de ce début de XVIlle siècle. Un toit mansardé chevauche la demeure. Côté jardin, le temps lui a donné une couleur rouille, comparable à l'écorce d'un arbre très âgé.

Sur la spacieuse cour intérieure, le bâtiment présente l'équerre de ses flancs nord et ouest. La façade et l'aile aux pierres patinées par les ans sont d'une parfaite simplicité. Le premier corps du bâtiment ajuste ses lignes autour d'une entrée cochère rebondie. Et l'on sort de ces lieux par la rue de Grenelle. La façade sur rue est d'anonyme conception. Rien ne permet de déceler de l'extérieur la grandeur intacte de la belle construction de Le Roux. Sauf peut-être une porte d'entrée de haute carrure en bois clair, qui est venue remplacer l'huis de bronze ciselé qui existait encore au siècle dernier.

Sur le fronton de la porte monumentale le lion du royaume des PaysBas veille à la pérennité de cette belle demeure, placée désormais sous le signe de la devise de la maison d'Orange-Nassau taillée dans la pierre: "Je maintiendrai".